CORUM et la voile
Une Dream Team autour de moi - Nicolas Troussel
26.04.2020
Pas simple, mais pas impossible, l'équipe se rapproche du but

Article paru dans L'Equipe - 26 avril 2020 - Auteur : Pascal Sidoine

Avec le Covid-19, le « CORUM L’Épargne » de Nicolas Troussel, préparé par L’écurie Mer agitée de Desjoyeaux, n’a toujours pas touché l’eau à six mois du Vendée. Malgré le retard, «Mich Desj », seul double vainqueur de l’épreuve, nous dit pourquoi, selon lui, la partie reste jouable.

Chaque jour, la course contre la montre devient plus tendue. Chaque jour, le compte à rebours de l'horloge du Vendée Globe se rapproche davantage de la date de départ, le 8 novembre aux Sables-d’Olonne.
Pour les trente-cinq candidats au tour du monde en solitaire et sans escale, la pandémie de Covid-19 a stoppé quasiment toute activité dans la dernière ligne droite de leur préparation. Une période déterminante pour la mise au point, l'optimisation et la maîtrise de ces engins de 18,28 m de plus en plus complexes et truffés de technologie.

Parmi eux, il y en a un, Nicolas Troussel, qui se retrouve sans doute dans la situation la plus délicate. Son flambant neuf monocoque Imoca CORUM L’Épargne, en cours de finition dans le chantier de l’écurie Mer agitée de Michel Desjoyeaux à Port-la-Forêt, n’a jamais navigué. Dans l’hypothèse d’une probable reprise des navigations techniques pour la classe Imoca à partir du 11 mai (sorties courtes et de jour), date du déconfinement, il lui faudra effectuer une batterie de tests (statiques et en mer) avant d’aller tirer sur les bouts et découvrir le mode d’emploi de ce bateau dessiné par l’architecte Juan Kouyoumdjian. Le double vainqueur de la Solitaire du Figaro (2006 et 2008) devra également valider son parcours de qualification pour son premier Vendée Globe. La route est encore longue. « Perdre deux mois à six mois du départ du Vendée, il est certain que ça commence à faire beaucoup, estime Michel Desjoyeaux, seul double vainqueur de l’épreuve (2000-2001 et 2008-2009). Ce n’est pas le scénario idéal en termes d’approche technologique, c’est sûr, mais si l’on se penche sur l'histoire et les statistiques des éditions précédentes, on observe que ce n'est pas rédhibitoire. » C'est du vécu. L’homme sait de quoi il parle. D’autant qu’au-delà de ses deux succès personnels, son écurie a préparé les bateaux de deux autres vainqueurs, Vincent Riou (PRB [le même qu’en 2000 optimisé] en 2006- 2005) et François Gabart (Macif en 2012- 2013).

Les derniers bateaux vainqueurs avaient toujours eu le temps de se tester

Et question scénario, en mai 2000, on ne peut pas dire qu'il fut idéal pour « Mich Desj ». Quelques jours après la mise à l’eau tardive de son PRB, il démâtait le 21 mai au large des Sables-d’Olonne. « À l'époque, souligne-t-il, on était tellement contents d’y aller qu'on ne se posait pas de question de planning, de programme. Il y avait aussi moins de pression et les budgets n'étaient pas les mêmes qu’aujourd’hui. » La comparaison s’arrête là. Les temps ont changé, en termes de concurrence, de technicité et de durée d’apprentissage. « C'était une toute autre époque, confirme Desjoyeaux. Ça restait des bateaux relativement simples et le plateau n 'était pas aussi étoffé qu’aujourd’hui. Les monocoques de dernière génération sont plus complexes à appréhender et à mener. Le mode d'emploi est plus sophistiqué avec les réglages des foils, de la quille, les différentes configurations de voiles. Les logiciels des architectes ont en revanche bien progressé et permettent de disposer de données théoriques de performance plus pertinentes et plus fiables. Tu connais donc les réglages appropriés (quille, foils, ballasts) selon les différentes configurations de navigation. Pour autant, il y a dix ans, quand tu n'avais pas le bon réglage, tu allais un demi-nœud moins vite. Aujourd’hui, ça peut aller jusqu'à deux-trois nœuds ! » D’où l’importance de multiplier les navigations, à l’entraînement et en course, si le skippeur veut exploiter au mieux sa machine et ne pas commettre d’erreur. Les trois dernières éditions ont d’ailleurs été remportées par des monocoques neufs lancés entre seize et dix-huit mois avant l’échéance : Foncia de Desjoyeaux en mai 2007, Macif de Gabart en août 2011 et le Banque-Populaire VIII de Le Cléac’h en juin 2015. Pour la petite histoire, Alain Gautier, lauréat du Vendée 1992-1993, avait lancé son Bagages-Supérior en juillet 1992 !

Le scénario n’a donc rien d’idéal, comme on l’a déjà dit. Mais pour Desjoyeaux, d’autres paramètres peuvent compenser ce contretemps, à condition que l’équipe de Mer agitée ait « bien bossé » et qu'il n’y ait pas de problème technique. « Comme Nico aura envie de rattraper le temps, une fois le bateau à l'eau, il va naviguer beaucoup, observe-t-il. Il arrivera à bloc au Vendée. Peut-être un peu fatigué, mais bien dans le rythme et avec tous les automatismes. C’est ce que j’ai vécu en 2000. Je suis convaincu que c'est bien pour être dans le match, contrairement à ceux qui pensent qu'il faut se reposer et prendre du recul à l’approche du départ. Quant au bateau, il en tirera un plus fort potentiel sur la fin du Vendée qu’au début, mais il n'y a pas de raison qu'il n'y arrive pas. Il a une très bonne équipe autour de lui et Nico a du métier, il a navigué sur beaucoup de bateaux. »

Le vainqueur du Rhum 2002 sur le trimaran Géant, qui accorde toujours de l’importance aux ressorts psychologiques, cite aussi l’exemple de Vincent Riou qui avait démâté dans la Transat anglaise en juin 2004. « Il avait eu le temps de voir que le bateau restait performant face à la concurrence de dernière génération. Après la casse du mât, il n'avait plus d'autre solution que de s'arracher pour être au départ du Vendée. Ça te rend encore plus combatif. » Lui-même avait vu sa préparation altérée en 2008 par une collision avec un cétacé dans cette même Transat anglaise (abandon sur avarie de dérive). Sans parler des problèmes électriques qui l'avaient contraint à revenir réparer aux Sables quelques heures après le départ en 2008. Il était reparti avec quarante heures de retard ! Pour le double vainqueur de l'épreuve, rien n’est rédhibitoire.

Après avoir stoppé le chantier pendant trois semaines, le travail a repris il y a quelques jours chez Mer agitée, avec la moitié de l’effectif afin de respecter les mesures barrières. « On sera prêt à la fin du mois, assure Desjoyeaux. Le bateau sera mis à l'eau dès que la situation sanitaire le permettra (il devait être mis à l’eau le 21 mars). En attendant, on ne peut pas faire de plans sur la comète, il y a juste à bosser. Ce qui est sûr, c'est que CORUM L’Épargne aura une gueule assez unique, il va dénoter au ponton ! »

Nicolas Troussel - Coque IMOCA CORUM L'Epargne

 

« Une dream team autour de moi »

Bien entouré pour sa première participation au Vendée, Nicolas Troussel se veut serein en dépit du retard accumulé.

« Votre bateau n’est toujours pas à l’eau, comment vivez-vous cette situation à quelques mois du Vendée ?
Plutôt bien. Je suis content que le chantier ait repris en début de semaine dernière pour finaliser la construction. Le bateau sera prêt bientôt. La prochaine étape pourrait être la mise à l’eau et après, on attendra les autorisations pour aller naviguer.

Vous semblez serein malgré le retard accumulé, comment faites-vous ?
Je suis assez serein pour diverses raisons. Déjà, c’est un projet solide financièrement, on travaille en collaboration étroite avec CORUM. On essaie d’avancer sur tous les dossiers sur lesquels on est en retard. On prépare la mise à l’eau et on essaie en permanence de tout anticiper et d’imaginer des plans d’action en cas de problèmes.

Quand imaginez-vous cette mise à l’eau et les premières navigations ?
Dès qu’on peut ! On s’organise pour profiter au mieux de toutes les navigations qu’on fera d’ici le Vendée. Le but a toujours été celui-là. Le fait, avec CORUM, de choisir Michel Desjoyeaux comme constructeur de ce bateau, c’était aussi pour ça. On savait qu’on était déjà dans les limites du timing, il était notre garantie pour avoir le bateau le plus abouti possible et sur lequel on aura, on espère, le moins de problèmes.

Les bateaux sont de plus en plus sophistiqués et complexes à mener. N’allez-vous pas manquer de temps ?
Dès qu’on commencera à naviguer, sur le bateau, en plus de Michel qui sera là lors des premières navigations, il y aura Thomas Rouxel, Sébastien Josse, Nicolas Lunven. Je vais être très entouré. C’est pour ça qu’on a monté cette dream team autour de moi. Je suis sûr de leur engagement pour faire en sorte que j’ai les clés en mains avant de partir.

Vous devez aussi encore valider votre qualification (2000 milles en solo, pas forcément en course).
L’idée est de la faire dès que possible. Après on passera aux choses sérieuses et on pourra tirer sur le bateau.

C’est votre premier Vendée, comment l’appréhendez-vous dans cette situation génératrice de stress ?
J’ai très envie d’y aller et je sais ce que je suis capable de faire sur un bateau. Du stress, aujourd’hui, je n’en ai pas. Je ne doute pas que ça va monter, notamment lors des trois semaines aux Sables. Faudra me reposer la question là-bas ! »

 

La date de départ toujours maintenue

Il n’est pour l'heure pas envisagé de décaler le coup d'envoi du Vendée Globe aux Sables-d'OIonne. « Notre volonté est d'être en mesure de donner le départ de la 9e édition le 8 novembre prochain dans les meilleures conditions, tout en restant très attentifs à l'évolution de la situation », a déclaré Yves Auvinet, président de la SAEM Vendée, société organisatrice, le 16 avril dernier dans un communiqué. Les répercussions du confinement sur la préparation des skippeurs ainsi que sur les courses programmées en amont vont en revanche nécessiter des adaptations, en particulier pour les qualifications non encore validées de quelques marins. The Transat CIC (10 mai) et New York- Les Sables (16 juin), qualificatives, ne peuvent pas se tenir aux dates prévues. « On va forcément faire des aménagements, explique Jacques Caraës, directeur de course du Vendée et de New York-Les Sables. Dans l'avis de course du Vendée, les coureurs ont jusqu'au 1er juillet pour se qualifier, cette date va glisser dans le temps. On va publier prochainement un avenant dans ce sens, avec une nouvelle échéance. De la même façon, pour New York-Les Sables, on prépare un avenant pour redéfinir le parcours et la date, avec dans l'idée, de l’organiser avant la fin août. »